ANCESTRALITÉS

Trames hybrides et autres récits

"chacun de nous est fait de bien plus d’imprévisible que de probable."

Jean-Claude Ameisen – la sculpture du vivant

un livre

Chaque organisme a le pouvoir de changer le monde des autres. Des bactéries sont à la base de l’oxygène présent dans notre atmosphère et des plantes participent à son maintien. Des plantes poussent dans la terre parce que des champignons l’enrichissent grâce à leur faculté de digérer les pierres.

Anna Lowenhaupt Tsing – Le champignon de la fin du monde

Si l’on part du principe que, depuis les années 80, toute tentative autobiographique recouvre désormais consciemment une entreprise autofictionnelle, c’est-à-dire qu’on sait que faire le récit de son existence, suppose de mentir vrai, on sait aussi qu’écrire sur soi est nécessairement une mise en scène.

Est-ce réversible ? Est-ce que toute mise en scène de soi est une autofiction assumée ou implicite ? Ou existe-t-il un point où, à force de fictions, on fait disparaître et la fiction, et la mise en scène ? Que reste-t-il alors ? Il n’est pas difficile de penser que n’a de réalité pour l’homme que ce qui est mis en récit ; les mythes, les publicités, les théories qui prennent forme - en dépit de toutes concordances avec du réel - dans des discours politiques, l’histoire, les rancoeurs tenaces, les souvenirs, etc.

Des voix s’élèvent aujourd’hui pour donner une place aux vivants non-humains dans nos réalités, et donc dans nos récits et fictions. De Donna Harraway à Vinciane Desprets, c’est comme si tout un monde, animal, végétal, minéral, se pressait au portillon pour avoir enfin voix au chapitre de la fiction, et que l’on accède à la possibilité de voir le monde depuis le poulpe, la mésange ou l’araignée, et non plus seulement depuis des figures humaines. Il s’agit d’une puissante et régénérante recomposition du monde, ni plus, ni moins.

Si l'on pousse la logique au bout, deux pistes se dégagent :

1/ Chaque être humain est un monde en soi, animal, minéral, végétal, humain. Il s’agit de trouver en chacun ces composantes irréductibles, qui configureront le récit. Trouver les alliances, les alliages de ce microcosme qui le font être aussi femme-mousse, homme-crocodile ou enfant-muguet.2/ Chaque être est habité d’autres mondes. Faire le récit d’un être humain, c’est aussi faire le récit des bactéries, virus, champignons, dont il est l’hôte et le monde. C’est rendre voix au vivant qui anime et maintient en vie chaque vivant visible – celui qui est assis sur la chaise du spectateur, celui qui fait ses courses, celle qui mange, rit, pleure...

Qu'en est-il des morts ? Quelle place donner aux anciens vivants ? Est-ce qu’ils rejoignent la catégorie des vivants non-humains, dans la mesure où ils sont invisibles ?

Dans notre partie du monde, de la même manière qu’on a figé le rapport et le récit entre culture et nature, on a figé celui entre morts et vivants, visible et invisible. On considère qu’il y a une séparation irréductible entre ces états. On considère aussi que la mémoire, comme les émotions, appartient à chacun. Qu’elle est logée, encodée, quelque part dans le cerveau. Que se passe-t-il si l’on se raconte que la mémoire, en fait, est à l’extérieur de chacun de nous, et constitue un grand bain d’informations auquel nous nous relions ou non ? Qu'elle est une affaire de chemin à construire, arpenter, défricher, oublier, redécouvrir ? Je me demande comment une cellule se trouvant à la bordure d’une artère sait si elle doit devenir artère ou sang. Comment sait-elle où doit s’arrêter un organe ? A l’échelle d’une cellule, ces choix – s’ils en sont – ne sont-ils pas aussi importants que les nôtres ? Ne conditionnent-ils pas tout autant notre existence que la décision de l’un ou l’autre de nos aïeux de vendre ou d’acheter une terre, d’envoyer ses fils en pension ou de cacher un viol ?

 

Ancestralités est né du joyeux chaos de ces questions, et l’entreprise qui a lieu ici est une mise en scène qui cherche à pulvériser le récit de soi en fabriquant des récits multiples, comme on allume des contrefeux.

Les histoires sont des tamis ; ce qui subsiste est hors.

 

Merci à celles et ceux, vivants ou morts, qui se sont prêtés au jeu, et continueront de le faire.

FORGET MY FATE

(…) Nos narrations font partie du monde. Elles s’incarnent dans nos cerveaux qui communiquent entre eux. Si à un moment donné tu as dix mille types qui décident de tuer quelqu’un au nom de leur fiction, ça finit par faire une réalité. Donc tu vois bien que la fiction n’est pas en dehors du réel, elle est en plein dedans. - Mais la réalité, elle existe en dehors de nous ? - Oui. Mais en notre présence elle devient une fiction.

Anouk Grinberg – Dans le cerveau des comédiens, rencontres avec des acteurs et des scientifiques

INTENTION

Chacun devrait pouvoir choisir ses appartenances Cela veut dire, sortir des assignations. Se défaire de ce qui a été décidé pour nous, prescrit, attribué d’office. Ce qu’on n’interroge plus, ce qui est comme ça. Chaque milieu est un bain d’informations dans lequel nous trempons comme le poisson dans l’eau. Rien de plus naturel, rien de plus invisible Un ensemble de données agrégées pour donner consistance, épaisseur et identité à un espace-temps. C’est un égrégore. Une zone d’influence. Nos milieux sont habités de nos fictions et projections Une histoire de chaine et de trame : les données physiques et matérielles constituent la chaîne, et nos fictions mentales en sont la trame. Comment sortir de la ligne droite, de la direction tracée d’avance ? On peut investir les ronds-points, les carrefours, comme autant de lieux symboliques du choix multiple, du non couru d’avance. Sortir du flux qui nous sculpte bien malgré nous pour choisir sa vie Qu’est-ce qu’on trahit alors ? Qu’est-ce qu’on gagne ?

Les neurosciences nous ont montré combien nos perceptions se basent en grande partie sur nos attentes ; c’est un effort cognitif que de permettre l’émergence de nouvelles sensations depuis le “rien” - l’apparence d’un vide cognitif - pour annuler les angles morts de nos compréhensions anciennes, qui souvent nous déconnectent de nous-mêmes. Notre travail consiste alors à desserrer l’emprise de l’attente afin de plus facilement se dessaisir de ce que l’on croit être pour laisser venir une possible autre appréhension de ce qui nous a construit.es en dehors de la légende familiale ou culturelle, dans une palette émotionnelle renouvelée. Cela nous rapproche-t-il du comportement en toile d’araignée du mycélium ? Processus si surprenant qu’une génération entière de biologistes a tenté d’en comprendre les interactions, toutes plus étonnantes les unes que les autres.

Forget my fate a la prétention de nous aider à nous hisser au niveau du champignon, dont la façon d’adapter factuellement son comportement au type d’informations que la vie lui renvoie fascine certains anthropologues.

“Il est des instants d’amour moite où les cieux nous envient ce qu’il nous est possible de faire sur terre” proclamait le poète Hafiz ; serait-ce aussi pour cela qu’en hébreu, la maison des vivants est le nom donné au cimetière ?

DISPOSITIF

Ce qu’on tente de mettre en oeuvre :

En prise avec ce qui reste vivant dans nos liens aux morts, la performance vient réveiller ce qui est mort en nous, ou en passe de l’être. Il s’agit de passer par les morts pour être dans la vie, ou plus exactement de re-susciter, comme l'écrit si bien Vinciane Despret, le vivant des morts.

Cela consiste à fabriquer de nouvelles histoires pour ne plus avoir besoin de s’en raconter, pour s’affranchir de quelque chose, comme on défait un noeud et libère des liens.

Retrouver de l’espace à l’intérieur de soi-même.

LE SPECTATEUR / VISITEUR / ACTEUR /TÉMOIN

Ce qui l’attend : Seul au milieu du dispositif, sur la sellette Comme sur un point momentanément fixe du temps et de l’espace.

Un carrefour. Un rond-point. Une clairière.

Ouvrir une petite brèche de sa vérité pour permettre l’effraction de la fiction qui elle-même permettra de renouveler son paysage intérieur. Son propre milieu. Comme une nouvelle évidence. Pour désirer, peut-être, réouvrir des possibles, sortir de ses propres assignations, se déprendre de ses propres croyances, certitudes, opinions et autres fictions. En écoutant une bribe de son histoire décrite - mentie, même - avec d’autres mots, avec une autre intonation, dans un lieu-clairière hors quotidien, notre spectateur-acteur-témoin peut avoir la surprise de déconstruire malgré lui la réalité qu’il avait intégrée.

conception et performance : Laurence de Sève & Anne-Laure Lemaire 

l'édition d'Ancestralités s'agence avec la complicité de Timothée Gouraud / Fabrication Maison;

2022 - 2023 

avec le soutien de Simone – camp d'entraînement artistique

"VOUS ÊTES CONVIÉS À UN RENDEZ-VOUS FANTÔME NOUS TRICOTERONS ENSEMBLE NOS SONGES ET NOS MENSONGES JEUDI, À 18H"

une performance